Très bon édito d’Ambroise Garel dans le Pavé Numérique (d’ailleurs, vous savez que j’ai des abonnements à donner ?)
Édito qui ouvre des réflexions sur l’usage des IA, sous un angle humain, histoire de dépasser les « mdr, Chat Gpt il se trompe quand on lui demande la date de naissance de Victor Hugo » (Oui, Luc Julia, c’est toi que je regarde en fronçant les sourcils)
Édito
Par Ambroise Garel
La semaine dernière, Libération a publié une série de portraits de personnes qui ont choisi, pour diverses raisons, d’entamer une « relation » avec une IA. Portraits intéressants, déjà, par les réactions qu’ils ont suscitées sur les réseaux sociaux : pas mal de colère (on pourrait écrire une variation de la loi de Betteridge qui dirait : « La réponse à la question posée par tout article qui demande “pourquoi des gens choisissent de fréquenter des IA plutôt que des êtres humains ?” se trouve dans les commentaires sous cet article »), mais surtout la recherche d’explications simples à leur choix d’avoir eu recours à ce qui ne pouvait être qu’un pis-aller. C’était forcément parce qu’ils allaient mal, parce qu’ils étaient isolés, parce que les hommes hétéros sont décevants.
Pourtant, s’il fallait à tout prix trouver un point commun à tous ces témoignages, il était ailleurs. Ce que l’IA leur apportait, ce que ces personnes recherchaient dans ces relations, était ce qu’aucun humain ne pourrait leur offrir : être disponible à toute heure après avoir été ignorée pendant deux semaines sans rien exiger en retour, écouter leurs pensées les plus honteuses sans jamais les juger, être capable de leur dire « oui, je comprends parfaitement ce que tu traverses » pendant leur dépression ou leur cancer. Bref, ce que les personnes interrogées par Libé recherchaient n’était pas un substitut à une relation humaine ordinaire (nombre d’entre elles étant par ailleurs déjà en couple avec un être humain) mais autre chose : une relation parfaite, idéale, dans laquelle on peut s’abandonner totalement sans risquer de devenir l’objet de l’autre puisque l’autre en question n’a aucune intention sinon celle de nous valider et de nous faire plaisir. Un mode de relation que certains pourront juger régressif, voire dangereux (il y a en effet de quoi se poser quelques questions), mais en tout cas une relation d’un genre différent, qui à un moment de leur vie leur a apporté quelque chose qu’ils et elles ne pouvaient trouver ailleurs.
Ce qui, à mon sens, montre les limites d’un discours critique très répandu sur l’IA générative, qui ne conçoit ses usages que comme autant de substituts à des expériences définies comme « authentiques ». Je pense notamment à cet article de Pauline Harmange qui a beaucoup tourné dernièrement, très intéressant sur bien des points (je vous encourage vraiment à le lire) mais qui lui aussi oppose les expériences et productions réelles, celles qui nécessitent un effort(relations avec une vraie personne, dessin à la main, etc.), à celles produites par l’IA générative, par essence pré-mâchées et dépourvues de valeur et de créativité. Conception qui non seulement repose sur une vision idéalisée de la création traditionnelle et une piètre idée de l’humanité, qui a toujours été capable d’investir de façon créative les nouveaux outils mis à sa disposition, mais fait surtout totalement l’impasse sur la possibilité que les expériences procurées par l’IA ne soient pas forcément moins authentiques parce que plus rapides, pas forcément des ersatz auxquels on n’a recours que parce qu’on est aliéné, feignant ou terrifié à l’idée de se cogner au réel, mais des activités sui generis, que l’on peut désirer pour ce qu’elles sont.
Tout comme avoir une relation avec une IA n’est pas seulement « avoir un petit copain sans petit copain » mais un autre type de relation, prompter n’est pas uniquement « dessiner sans avoir à dessiner » mais une activité dont on peut tirer une satisfaction particulière. Ayant un peu fait mumuse avec StableDiffusion et MidJourney à leurs débuts, j’ai passé des soirées à m’amuser à chercher quel prompt produirait quel effet, à étudier les conséquences que le changement d’un mot aurait sur le résultat final, à découvrir et à combiner les formes qui surgissaient de la machine, cela alors que je n’ai jamais su ni souhaité apprendre à dessiner. Je ne prétendais d’ailleurs pas dessiner en utilisant ces outils. Je faisais autre chose.
La distinction est importante, car à réduire, comme on le fait souvent, les utilisateurs d’IA au pire à de pauvres débiles (des incelstout juste bons à générer du hentai en boucle), au mieux à d’impuissantes victimes de l’aliénation capitaliste que les LLM priveraient d’expériences humaines et créatives authentiques, on oublie de se dire que peut-être, tout simplement, ils apprécient l’usage de ces outils et en tirent quelque chose qu’ils ne pourraient trouver ailleurs, et que ce quelque chose explique le succès des outils en question. Mais on en parlera une prochaine fois, ma bonne résolution 2026 est de faire des éditos plus courts.
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