De l'impact de la lecture sur l'avenir de la planète

Cet article du Monde d’hier

m’a poussée à me renseigner sur le sujet (l’illustration m’ayant fait pleurer des larmes de sang) et je suis tombée sur cet article de 2022 (accès libre) qui parle des références culturelles du bonhomme et plus précisément de l’influence de certaines oeuvres littéraires sur la « pensée muskienne ».

Alors (comme un certain nombre d’entre nous?) j’ai les mêmes - et je me demande comment cet élément commun qui est tout sauf anecdotique pour ma part a pu conduire à une telle différence de point de vue concernant des concepts aussi fondamentaux que le bien et le mal.
Hitchhiker’s Guide: la trilogie en 5 volumes qui m’a donné envie d’écrire quand je l’ai découverte à 14-15 ans, qui m’a fait comprendre que la littérature pouvait ne pas se prendre au sérieux pour parfois mieux gagner en profondeur, qui met en scène la brillante Trillian (figure trop souvent oubliée mais c’est quand même un des premiers persos féminins geeks authentiques que j’ai pu rencontrer), qui m’a valu une réflexion profonde sur la place du hasard dans le cours de nos vies et de faire ma scolarité avec une calculatrice sur laquelle était inscrit en larges lettres amicales la mention « Don’t panic »… Vous l’avez compris, j’aime cette série d’amour. Et donc, en voyant ce que le maître à penser des tech bros en a retiré, lui, le doute m’a assaillie: qui s’est grave planté sur l’interprétation des messages contenus dans H2G2?
Et j’ai trouvé une réponse ici:

Evidemment, ça m’a donné envie de relire pour la trouzième fois les aventures d’Arthur Accroc/Dent.

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Sujet intéressant! Je t’avoue que je n’ai pas lu les articles cités car j’ai lu assez sur Muskounet et j’ai tout sauf envie d’en lire encore plus, mais ce qui est vraiment marrant c’est qu’on a eu la même discussion récemment chez Canard PC sauf que là, étrangement, ce n’est pas du tout Douglas Adams qui est cité nais Iain M. Banks et toute son œuvre sur la Culture. D’ailleurs, SpaceX avait nommé ses deux barges automatisées selon des noms de vaisseaux de la Culture. Je suis donc étonné de voir Douglas cité ici :slight_smile:

Mais ce qui est sûr c’est que dans les deux cas, on arrive à la même conclusion : Elon n’a rien compris au discours de ces auteurs :joy:

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C’est parce que la littérature est rarement l’élément principal formateur de la personne (attention, je ne dis pas que c’est pas important, juste que ca a probablement moins d’influence que ce qui suit); en revanche, son milieu social et son histoire familiale ont du jouer un peu plus dans sa maniere de voir le monde, et de se projeter dans ce monde (hashtag Bourdieu, la reproduction sociale, l’habitus, tout ca)

Donc la version courte: on est pas de la même classe sociale, on ne va pas voir ni interpreter une oeuvre de la meme maniere.

Et si ca peut te rassurer, tu n’es pas la seule à te poser ce genre de question

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Je comprends l’interrogation, mais pour le dire simplement (et aller encore plus loin que @Ravine):
L’influence te pousse juste dans une direction.
Le choix de cette direction, et la capacité d’un individu à la comprendre correctement dans le cas présent sont beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup plus importants.

Si nos plus lumineux auteurs garantissaient une influence vertuseuse, on serait pas ce merdier…

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Ok, les faits me disent que l’impact des œuvres culturelles sur le façonnement de la pensée est moins important que je ne l’aurais cru (ou souhaité - ce qui est aussi un biais culturel, probablement…)
Mais en faisant l’exercice périlleux de me mettre à la place d’un type avec une casquette MAGA vissée sur le crâne, je me demande malgré tout: qu’est-ce que je lirais comme livre? Qu’est-ce que je regarderais comme film ou comme série? A quoi je jouerais comme jeux videos? Parce que j’ai quand même l’impression que les grands hits dans ces catégories ont - pour le moment ? - un message progressiste. Est-ce que je consommerais avec des œillères? Ou j’interprèterais tout ça de manière déformée en m’asseyant sur les intentions des auteurs? Ou alors, il y a des oeuvres pour MAGAs qui passent sous mon radar parce que j’ai mes propres filtres dont j’occulte l’existence…

Déjà le fait que tu te poses ces questions (avec même peut-être de l’empathie) montre bien que tu ne raisonnes pas comme eux

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Je pense qu’il est très facile de consommer avec des œillères, d’autant plus quand on n’a même pas conscience d’en avoir, et de voir ce qu’on veut voir dans n’importe quelle œuvre, où même simplement de ne pas le voir. Bon c’est pas clair ce que je veux dire, mais j’ai en tête la musique. Combien de fois j’ai redécouvert des chansons que j’adorais en me penchant sur les paroles auxquelles je n’avais pas bien prêté attention, et qui avaient une signification profonde complètement différente de ce que j’avais perçu à la base. Et plus récemment, si on va côté MAGA par exemple, il me semble qu’ils ont utilisé pas mal de fois du Rage Against The Machine. Alors soit ils ignorent complètement de quoi ça parle en général, c’est juste la musique qui les intéresse, soit ils ont une compréhension toute personnelle des messages véhiculés par le groupe :sweat_smile:

Dans tous les cas j’ai le sentiment que le cerveau humain à une grande capacité à occulter ce qu’il ne veut pas voir/entendre, ou encore de transformer ce qu’il ne veut pas voir en quelque chose d’acceptable :sweat_smile:

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Un récent exemple avec la 4eme saison de The Boyz encore.

Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

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J’ai toujours ce même exemple mais combien de personnes voient en Scarface une glorification de la criminalité alors que le personnage devient clairement fou et meurt comme une merde à la fin ? Le message est pas franchement caché quand même, il n’est ni heureux, ni sain d’esprit et il perd tout, y compris la vie…

Donc même si une œuvre peut influencer une personne, j’ai déjà eu des épiphanies à la lecture de livres ou en prêtant attention à des paroles de chansons, très clairement, c’est notre éducation, nos expériences et les opinions que nous nous sommes forgé qui vont avant tout y donner du sens. Et tu pourras faire lire le livre le plus progressiste du monde à un Musk, soit il va en occulter le sens, soit il va juste rejeter le livre.

Il est intéressant de noter, en parlant de littérature et du message colporté ou compris par les lecteurs et lectrices d’une oeuvre, que dans un autre genre, les auteurs eux-mêmes peuvent être compris comme des progressistes ou des libéraux bien intentionnés, quand ce sont en réalité des crevures de premier ordre.

On pensera bien entendu à Harry Potter, que beaucoup auront interpreté comme un récit plutôt positif, peut-être même jusqu’à lui prêter des ambitions progressistes en lui attribuant une interprétation et un symbolisme de tolérance, d’inclusivité, de résistance contre les préjugés et l’authoritarisme… ce serait évidemment ignorer l’apanage du privilège sur les moldus, pis tout un tas de trucs mais surtout que JK Rowling est une grosse connasse de transphobe bigottée.

Ou pire, mon brisage de coeur personnel: la trilogie Ender d’Orson Scott Card, et en particulier Speaker for the Dead, dont j’ai toujours été convaincu que c’était un récit brillant de la tolérance absolue de l’autre (les formiques), alors que Scott Card est lui aussi un bon gros connard homophobe et intolérant, mormon radical, etc.

Bref, nous ne sommes pas à l’abri nous-mêmes d’interpréter à côté de la plaque les vues d’un auteur ou d’une auteure en le ou la lisant.

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Et pour aller dans ton sens : lire la biographie de Clint Eastwood et voir ses films … c’est un sacré exercice de compréhension de la psyché humaine :sweat_smile:

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Alors…

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Pour avoir dans mon entourage des MAGA sauce française, je peux répondre pour eux : ils ne lisent pas. Ils scroll sur Facebook/tiktok avec un feed bourré de news/video puteaclick type c news. Tout le temps. Vraiment tout le temps. Avec un mélange d’indignation et de reac en fonction des sujets.

Il y a énormément à dire sur HP, à la fois au niveau des messages véhiculés de manière consciente ou non par l’autrice, au niveau de l’interprétation qu’en on faite la majorité des lecteurs, et aussi sur la « cohérence » du biniou où on retrouve quand même pas mal d’histoires type « aigles du Gondor » [Mode je me la pète] J’en parle d’ailleurs dans un des interludes de la dernière version de mon bouquin [/Mode je me la pète]..
Vos commentaires me font pas mal gamberger (c’est bien le but de la discussion!)… on parle souvent de séparer ou pas l’homme/la femme de l’artiste, moi je parlerais plutôt de séparer l’artiste de l’oeuvre. En tant qu’humain, on a tous une part de cracra en nous, alors certes en proportions variées, mais surtout plus ou moins connue, exposée, assumée. Est-ce que pour autant ça discarde toute oeuvre qu’on produit? Je ne pense pas.

Pour ajouter à vos exemples déjà cités, on peut produire des livres admirables sur l’empowerment féminin et susciter des milliers de vocations d’autrices tout en se livrant à la perversion la plus abjecte (Marion Zimmer Bradley — Wikipédia). On peut personnifier l’amour courtois le plus noble dans Cyrano et être un connard absolu avec les femmes dans la vraie vie (Gérard Depardieu — Wikipédia). On peut aussi être à l’origine d’un univers unique, riche, fouillé, tentaculaire, et être un raciste profond - pour le coup assumé (https://www.sciencesetavenir.fr/decouvrir/livres/la-biographie-d-h-p-lovecraft-enfin-traduite-en-francais_133167). Avoir peint Guernica et déclarer « Pour moi, il n’y a que deux types de femmes : les déesses et les paillassons » (Pablo Picasso — Wikipédia). Bon, il y a beaucoup trop d’exemples qui me viennent en tête, au point que j’ai l’impression que l’exception, ce serait de trouver une brebis non galeuse dans le troupeau.

Donc j’en viens à dissocier ce que j’appelais « l’intention de l’auteur » de « l’intention de l’oeuvre ». Qui définit cette dernière? Ceux qui la consomment. Ceux chez qui elle crée de l’émotion. Ceux chez qui elle induit des pensées qui vont les faire avancer sur leur cheminement d’humain. Et pour aller au bout de cette logique, je reviens ainsi sur ce que j’ai dit: le plus important, c’est ce que son public fait d’une oeuvre. Et je conçois ainsi tout à fait qu’on puisse faire totalement abstraction de la volonté et de la vie de son auteur. Donc si le public en question évolue pour passer de « globalement progressiste » à « la loi du plus fort, finalement, c’est cool », la perception de ces oeuvres évoluera aussi.

La culture ne sauvera pas le monde.

(Vous venez de voir quelqu’un changer d’avis sur Internet, même si je suis un peu triste :cry:)

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Au mieux, ils lisent les pavés complotistes d’un Di Vizio ou autre influenceurs « nous sachions », c’est ça ?

Ne sauvera pas le monde à elle seule… mais la culture (c’est très général) pourrait sauver le monde, tout comme elle peut le détruire. Après tout, c’est une petite frangine de la connaissance, et c’est par ses mécaniques également qu’on a connu les lumières, depuis l’âge d’or de l’Islam du VIIIe siècle, en passant par le Siècle des Lumières au XVIIIe, jusqu’à l’extraordinaire progrès de la seconde moitié d’un XXe siècle qui aura tout de même défendu bec et ongles les démocraties modernes contre les idées populistes et promu la science et l’intelligence comme valeurs universelles jusqu’aux années 80/90…

(vous venez de voir un pessimiste tenter l’optimisme sur Internet)

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C’était un des éléments du Chroma de Karim Debbache et al. consacré aux Affranchis : Tony Montana est mis en scène comme un mec cool et meurt en position cool (figure christique), et ça participe beaucoup à la confusion du jugement de valeur.

Et du coup pour généraliser, on peut dire que la forme influe la perception du fond (quitte à dire son opposé) et nos cerveau ont vite fait de faire des raccourcis et d’amalgamer à la va vite pour nous économiser de la réflexion. D’où la confusion des maga avec Rage Against the Machine ou The Boys.

Je me demande s’il ce jeu fond/forme aide à faire changer d’avis des gens. Si Spec Ops the Line a pu faire réfléchir des militarisates convaincu, ou si des américains qui ne connaissait pas John Oliver ont eu une réflexion sur leur société sous le couvert de l’humour.

La réponse est largement non.
Ça arrive bien entendu, mais la proportion de gens qui changent d’avis à la consommation d’une oeuvre, à l’âge adulte, est minoritaire. Il y a aussi des exceptions avec certaines oeuvres, mais une fois encore, c’est extrêmement rare qu’une oeuvre modifie l’opinion d’une large part de la population.

En France il y a eu le livre sur Orpea qui a flingué leur réputation.

Mais ce n’était pas une fiction, et je pense que c’est plus la reprise de l’info dans la presse qui a eu un impact, le livre s’étant vendu, mais pas au point d’être lu par chaque Français.

T’as le vol. 2 : les ogres :ok_hand: bien moins de bruit et de relais médiatique.

Pas sûr que ce soit le bon exemple, c’est à mon sens plus une machine a indignation qua prise de conscience.

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